Résilience du bâti – Comment construire et reconstruire en tenant compte de l’augmentation des risques naturels ?

Intervenants : Yannik Beix, Sopranature/Soprema – Sarah Gerin-Chassang, Mission Risques Naturels (MRN) – Eric Petipas, Mission Risques Naturels – Dr Anke Dr.Karmann-Woessner, Ville de Karlsruhe – Vincent Pierré, Terranergie

Modérateur : Bertrand Chauvet, Agence Qualité Construction

Le changement climatique impactera et impact déjà fortement nos façons de construire. Les bâtiments de demain devront faire face à une hausse des catastrophes naturelles : sécheresses, inondations, tempête, etc. Dès lors, comment préparer dès maintenant les bâtiments aux risques climatiques à venir ? C’est la grande question adressée à Sarah Gerin-Chassang, directrice de la Mission Risques Naturels (MRN), Eric Petitpas, conseiller Mission Risques Naturels, Yannik Beix, directeur département SOPRANATURE de Soprema, Dr. Anke Karmann-Woessner, professeure et cheffe au bureau d’urbanisme de la ville de Karlsruhe et Vincent Pierré, directeur de Terranergie, dans cette table ronde animée par Bertrand Chauvet, délégué régional Agence Qualité Construction.

Quels impacts du changement climatique sur le bâti ?

Selon Bertrand Chauvet, le changement climatique a trois impacts majeurs sur le bâtiment. Le premier est « le confort d’été, ou plus précisément l’absence de confort d’été », qui demandera des besoins énergétiques en rafraîchissement importants. Ensuite, vient l’enjeu des précipitations, qui seront « bien plus faibles en été et à l’inverse bien plus fortes, intenses et violentes en hiver », engendrant ainsi des « événements climatiques violents, qui pourront avoir un impact directement sur le bâti. » Le 3ème impact, « insuffisamment valorisé », est celui de l’humidité des sols : « nous nous dirigerons vers des sols plus secs, […] avec un impact fort sur ce qui peut être des faiblesses structurelles ou l’endommagement des fondations ». D’où la création de la Mission Risques Naturels, une association « crée en 2000 par la profession de l’assurance » (Sarah Gérin-Chassang), qui a pour mission de produire des outils d’intérêt général auprès de sociétés d’assurance et de mener des études et projets de recherche pour mieux comprendre l’endommagement du bâti face aux aléas naturels et climatiques.

Les risques naturels en chiffres

Selon Sarah Gérin-Chassang, le bilan général du coût des sinistrés liés aux événements climatiques n’est pas favorable. Les coûts sont de plus en plus importants chaque année : « on observe une tendance [de la charge des sinistres] à la hausse […]. On est passé de 1.2 milliards, à 2 milliards, puis à 2.8 milliards et, sur la dernière période observée, on se rapproche des 4 milliards d’euros liés aux catastrophes naturelles et climatiques ». Cela s’explique par l’augmentation de l’occurrence de ces catastrophes. Les inondations, par exemple, « impactent l’ensemble du territoire français » mais « avec une concentration importante dans le sud-est de la France ». Les sécheresses, elles, reviennent « quasiment tous les ans » à présent. Sur ces dernières années, « on a quand même 6 épisodes de sécheresses, qui font partie des 20 événements climatiques les plus coûteux », pour un coût de presque 12 milliards d’euros au total.

La MRN a fait le choix de décomposer les coûts des sinistres par poste de préjudice, afin de mieux catégoriser les parties des bâtiments concernés par les différents types de dommages, en fonction des aléas. Eric Petitpas révèle ainsi que, pour la sécheresse, « plus de la moitié des coûts » concerne « la reprise en sous-sol des fondations ou renforcement des fondations ». Pour les inondations, ce sont surtout « les revêtements de mur intérieur, tout ce qui est embellissement » qui sont concernés. Enfin, les tempêtes touchent « les couvertures pour quasiment la moitié » et les « portails et clôtures », tandis que la grêle : « affecte les charpentes et les couvertures à 70%, avec des dommages collatéraux sur les revêtements muraux du fait des infiltrations ou les menuiseries PVC. »

Des normes perfectibles qui n’anticipent pas

Pour Eric Petitpas, aujourd’hui, les normes du bâtiment intègrent insuffisamment les risques naturels. Par exemple, il n’y a pas de normes particulières pour la charpente sur la résistance des tuiles ou l’étanchéité face à la grêle. Il identifie trois « voies de progrès ». La principale, c’est « l’adaptation des normes pour faire mieux ». Il s’agit de « reconcevoir les référentiels de construction du neuf et rénovation de l’existant, plutôt qu’ajouter aux référentiels existants […]. Ce n’est pas au moment de la réparation qu’on peut faire mieux, c’est au moment de la construction », affirme Eric Petitpas, « un bâtiment inadapté, restera inadapté toute sa vie ». Les 2e et 3e voies sont respectivement « reconstruire mieux », puis « connaitre mieux » grâce au diagnostic.

Vincent Pierré confirme le manque d’anticipation des normes. Selon lui, les normes ne prennent pas en compte des données climatiques réalistes, ce qui nuit à la résilience du bâti. Il donne l’exemple du nouveau centre sportif universitaire de Strasbourg, construit en trame urbaine dense. Or, les besoins en rafraichissement réels du bâtiment aurait été sous-estimés en se limitant à une démarche standard. Selon lui, le problème vient des fichiers climatiques sur lesquels les concepteurs se sont appuyés : ceux de la RT 2012. Par exemple, d’après le climat RT 2012, « sur une année standard de Strasbourg […] ça ne monte pas à plus de 36°C, alors que l’année dernière on a dépassé les 40°C ». Avec son équipe, ils ont mené un travail de comparaison entre différents fichiers climatiques. Le constat est sans appel : sur les différents scénarios, un seul est « virtuel », et c’est celui de la RT 2012. Même si la RE 2020 apporte une « nouvelle approche de confort d’été en termes de calcul », alerte Vincent Pierré, « si cette approche de confort d’été est sur des fichiers météo qui ne représentent ni la réalité ni le futur des 50 prochaines années du bâtiment qui va être conçu et construit, on a un petit peu progressé mais pas beaucoup ».

Atténuation et adaptation aux risques naturels : résilience dans le bâtiment et en ville

Les intervenants de la table ronde alertent sur la nécessité de créer une synergie entre l’atténuation des émissions de gaz à effet de serre et l’adaptation des bâtiments aux risques naturels. « Tout ce qu’on fera en atténuation qui ne sera pas adapté aux phénomènes climatiques, ce sera contre-productif », explique Sarah Gérin-Chassang. En effet, les différents dispositifs risquent d’être endommagés par des catastrophes, générant des coûts carbone et financiers pour les refaire. Par exemple, si un bâtiment a une bonne isolation mais n’a pas d’écran sous sa toiture, en cas de chute de grêle, « toute cette isolation sera à refaire. Et finalement on aura explosé le bilan carbone là où on voulait le diminuer ». « On a des budgets énormes en matière de rénovation énergétique », confirme Eric Petitpas, mais cette rénovation se fait « selon les coutumes du siècle passé ». D’où l’importance du monitoring. Point d’encouragement : le coût de construction de bâtiments adaptés aux phénomènes climatiques n’est pas forcément plus élevé. Par exemple, détaille Vincent Pierré, si on conçoit un bâtiment pour 2°C de plus, « on met moins d’isolants sous les pieds, on bénéficie plus des capacités de refroidissement sur le sol », ce qui permet d’éviter les coûts liés à « la gestion des ponts thermiques de liaison au sol sur les bâtiments passifs », qui « peut être quelque chose d’assez coûteux ».

Au-delà du bâtiment, il est également nécessaire de mener un travail d’urbanisme pour adapter la ville aux aléas climatiques. Pour Anke Karmann-Woessner, les évolutions des villes « ne sont pas linéaires, car les villes dépendent de ressources régionales, locales, des marchés et des impacts du changement climatique ». Pour devenir plus résilientes, les villes doivent faire face à 3 défis : « maintenir », « gérer » et rendre plus « robuste ». Pour cela, elles doivent développer une approche « en réseau », flexible, systémique, mais qui puisse être déclinée par quartiers : « la ville résiliente de l’avenir est la ville des quartiers ». La politique d’adaptation aux risques, comme la gestion des eaux par exemple, doit également suivre ce type d’approche. « Il nous faut une administration publique capable de mettre en place ces différentes exigences ». Enfin, elle insiste sur l’importance de développer une résilience sociale, en limitant les inégalités.

Anke Karmann-Woessner présente le cas de la ville de Karlsruhe. En situation de croissance démographique, la ville dispose de peu de nouvelles surfaces constructibles. Elle mise donc sur la revalorisation de l’ancien et l’extension des quartiers existants. 7 thématiques se dégagent du plan directeur spatial de Karlsruhe, qui doivent lui permettre de devenir plus résiliente : travailler sur les limites des quartiers, préserver l’environnement, rafraichir la ville, renforcer ses forces principales, renforcer la proximité urbaine et enfin créer un cordon dynamique. Karlsruhe souhaite également développer l’accessibilité de ses espaces : « en 5 minutes, chacun doit avoir la possibilité d’atteindre tous les lieux qui couvrent les besoins de première nécessité, les espaces libres et les parcs ».

Quelles solutions ?

Les canicules ont à la fois un impact sur la température intérieure des bâtiments et à la fois sur la température extérieure. Pour les bâtiments, Vincent Pierré préconise notamment « la ventilation à flux laminaire », qui déplace l’air à plus d’1m/sec, sans sensation de courant d’air, et donnent un confort équivalent à 3 à 4°C de moins que la température ambiante ». Il est également possible de réaliser une « intégration de ventilation pour la ventilation nocturne dès l’esquisse », ou encore d’utiliser « une centrale double flux à récup de chaleur qui intègre elle-même une pompe à chaleur réversible ». Cependant, il est indispensable d’anticiper l’outil choisi dès la conception du bâtiment. Yannik Beix insiste sur l’utilité des toitures végétalisées, qui permettent « une réduction de 2 à 4°C à l’intérieur du bâti pour le dernier étage ». Ces toitures peuvent également diminuer le phénomène d’îlot de chaleur : les plantes « évapotranspirent » de l’eau dans l’atmosphère, en consommant « de l’énergie, des calories, dans l’air ambiant qui est chaud, sur une journée estival », ce qui « va rafraichir l’air ambiant ».

Aujourd’hui, selon Sarah Gérin-Chassang, les solutions à la sécheresse sont « essentiellement des techniques de réparation, mais il y a aussi des solutions en termes de prévention ». Pour Eric Petitpas, « en construction, le premier sujet c’est de connaitre le sol sur lequel on s’implante », à travers des études de sol. Il souligne que 90% du volume de sinistralité sont des maisons individuelles. La solution serait d’approfondir les fondations et de miser sur les chaînages et les renforts « pour consolider la boîte formée par la maison ». Il évoque notamment la réparation par micropieux, durable « quand elle est bien faite », mais « extrêmement coûteuse ».

Pour les inondations, là encore, les toitures végétalisées peuvent apporter une solution. Selon Yannik Beix, « quand l’eau va tomber du ciel, elle va tomber sur les toits ». « Le système de végétalisation va fonctionner un peu comme une éponge », l’eau va être captée au lieu d’engorger les rues.

Attention cependant : certains éléments qui semblent vertueux sur un risque peuvent avoir des impacts négatifs sur un autre, alerte Eric Petitpas. Par exemple, mettre des arbres près d’une maison permet de lutter contre les îlots de chaleur. Or, ce sont des « pompes à eau vertigineuses », qui engendrent un risque de « surponction d’humidité sur des sols argileux qui sont très sensibles à l’eau », ce qui pourrait déstabiliser les fondations d’un bâtiment. Il faut donc bien anticiper l’impact des solutions choisies.