Le numérique transforme les Chantiers

Intervenants : Karim Boureguig, Bim Cloisons – Quang Khoi N’Guyen, Groupe Crédit Agricole – Nathan Nivill, Eiffage Construction

Modérateur : Hichem Abidat, BIM Socotec

La transition numérique accompagne la transition du bâtiment. Elle modifie notamment l’organisation et de déroulement des chantiers. Les intervenants de la table ronde sont ainsi revenus sur les bénéfices et impacts sur les chantiers de la numérisation des pratiques. Animée par Hichem Adibat, chef de projet BIM à la Socotec, la conférence a accueilli Karim Boureguig, fondateur de BIM Cloisons, Anthony Desbordes, Expert national BIM, Certifié BIM USER niveau 2 conception/construction de Socotec Construction, Quang Khoi NGuyen, Ingénieur conseil Groupe Crédit Agricole et Nathan Nivill, chargé d’études projet chez Eiffage Construction.

Une numérisation inévitable des chantiers

Depuis 2017, Anthony Desbordes fait le constat que de nombreux chantiers se tournent vers le BIM. Socotec, comme d’autres entreprises, s’est lancée dans le BIM pour anticiper et ne pas se retrouver « devant le mur ». En effet, la numérisation des chantiers semble inévitable, au vu des multiples bénéfices qu’apporte les divers outils digitaux.

Selon Karim Boureguig, l’atout principal du BIM se trouve dans les données. « On a compris très tôt l’importance de la data dans la démarche de gestion ». Il a ainsi constitué une base de données depuis les années 2000, dont il se sert aujourd’hui. Le BIM permet de rassembler les données. Pour Nathan Nivill, la maquette doit devenir une base de données centrale, grâce au BIM. Il faut « arriver à créer un écosystème autour des maquettes, où toutes les données transitent par la maquette ». Il déplore notamment le temps perdu, encore aujourd’hui, à chercher les données dans les différents dossiers d’un serveur.

En plus de centraliser les données, le BIM permet de faire de la maquette un support de dialogue interactif. Anthony Desbordes explique ainsi qu’il est possible d’émettre des commentaires directement sur la maquette, pour signaler par exemple des écarts entre les plans prévus et ce qui est construit, qui seront accessibles en temps réel aux conducteurs de travaux, grâce à des tablettes numériques. Nathan Nivill indique qu’Eiffage Construction utilise la maquette pour dialoguer avec le terrain : « Sur certains chantiers, on produit des feuilles de routes pour les chefs de chantier sur maquettes numériques ». Il se sert notamment de jeu de couleurs pour indiquer quand il faut faire telle ou telle action : un mur bleu sera à couler le jour même, un rose le lendemain. Les éléments construits, eux, vont être « renseignés sur la maquette numérique » au jour le jour.

Tous ces avantages font que le BIM permet de gagner en rentabilité. « L’objectif de départ », quand Karim Boureguig a lancé BIM Cloisons en 2017, « c’était surtout d’automatiser les process pour améliorer la rentabilité de l’entreprise et les retours sur investissements ont été payants ». Selon Nathan Nivill, le maître mot pour optimiser le suivi de projet grâce au BIM est l’anticipation : il s’agit de « savoir exactement ce qu’on veut construire quand on commence le chantier ». Ce qui permet de réduire les marges d’erreurs sur site et de gagner en temps.

Attention cependant, « le BIM, il ne faut pas voir ça comme une baguette magique », remarque Anthony Desbordes. Il faut « bien identifier son besoin avant de se lancer dedans », et faire un plan d’action concret et réaliste pour être sûr de bien répondre à ses besoins. Faire du BIM pour du BIM n’a pas d’utilité.

Le BIM sur le terrain : une adaptation culturelle nécessaire

Malgré les avantages du BIM, Nathan Navill constate qu’en pratique, il est plus difficile de mettre en place le BIM en phase chantier qu’en phase conception : « l’intérêt du BIM sur chantier n’est pas perçu de manière aussi évidente qu’en conception ». Anthony Desbordes le confirme : « paradoxalement, le premier frein […] c’est surtout le facteur humain ». Par conséquent, « le BIM ça reste surtout au niveau conception », observe Quang Khôi Nguyen. Il précise qu’en France, le marché du BIM est d’environ 3000 millions d’euros en 2019. La partie BIM chantier est faible : par exemple, le suivi de chantier ne correspond qu’à 40 millions d’euros. Mais la transition numérique est en chemin, d’après Quang Khôi Nguyen : le marché de suivi de chantier digital se développe depuis 5 ans. En revanche, cette digitalisation n’est pas forcément liée au BIM, elle s’appuie souvent sur des logiciels de maquette 2D.

Ce manque d’intérêt des acteurs du terrain s’explique, selon Nathan Nivill, par le fait que les tâches les plus chronophages pour les conducteurs de travaux ne sont pas forcément celles qu’on peut optimiser grâce au BIM. De plus, le métier de conducteur de travaux laisse peu de temps pour réfléchir à l’innovation. Enfin, les collaborateurs sur les chantiers ont moins d’appétence pour le numérique, ils ne veulent pas forcément être derrière un écran. Quang Khôi Nguyen le confirme : il y a un frein de « culture informatique des conducteurs de travaux, qui sont habitués à manier plus le béton que la tablette ». Anthony Desbordes note également que les acteurs craignent que leurs métiers soient remplacés par le numérique. Or, « en aucun cas le BIM ne viendra se substituer au travail humain et à l’expertise humaine ». Par exemple, « pour le contrôle technique, avant on était sur des plans papiers, aujourd’hui ça se fera sur du numérique », mais il y aura toujours besoin de personnes pour le faire.

Développer la formation & l’accompagnement

Tous les intervenants s’accordent sur l’importance de former et accompagner les acteurs du bâtiment aux outils numériques. Selon Quang Khôi Nguyen, cela est d’autant plus nécessaire qu’« on ne reviendra pas en arrière » sur le numérique. Ce dernier considère que « l’aspect formation est important pour franchir le pas ». Pour Anthony Desbordes, il ne s’agit pas de tout révolutionner, mais au contraire de se baser sur le savoir-faire existant, de faire monter en compétences les collaborateurs. Aujourd’hui, selon Karim Boureguig, les formations initiales des acteurs du bâtiment ne sont souvent pas adaptées aux outils du BIM. Il leur faut donc acquérir les bons réflexes et les bonnes méthodologies.

Nathan Nivill précise qu’il faut bien identifier les personnes qui sont ouvertes au changement et celles qui risquent de bloquer. C’est surtout ces dernières qu’il faut former et sensibiliser. Il faut leur demander : « qu’est-ce qui vous intéresserait, où on peut vous faire gagner du temps » grâce aux outils numériques ? C’est pourquoi la Socotec mène un travail de fond pour « bimer les métiers », c’est-à-dire « chercher à comprendre les besoins opérationnels de chaque expertise ». Pour Nathan Nivill, « ça ne doit pas rester une affaire d’expert, il faut impliquer le plus de personnes possibles ». Ce que Karim Boureguig confirme : la transition numérique des chantiers ne peut se faire que si les acteurs sont convaincus que ça peut être un atout pour eux.

Mais la formation seule n’est pas suffisante. Karim Boureguig ajoute : « aujourd’hui, ce qui faut avant tout, c’est de vrais outils de métiers ». Il faut diversifier les outils numériques, qui sont surtout tournés vers la conception pour le moment. Quang Khôi Nguyen précise également qu’il est important pour les acteurs financiers d’être « ouvert aux demandes de financements qui peuvent nous être adressées ». Enfin, il faut mettre en place des services d’accompagnement à destination des entreprises. C’est pourquoi Karim Boureguig a lancé BIM Cloisons en 2017, qui propose des outils numériques « pour accompagner les PME dans la transition numérique » ainsi que les bureaux d’études. Cela permet également à des « entreprises qui n’ont pas les ressources internes pour investir dans le BIM » d’en bénéficier.