Construire les bâtiments de demain : des nouvelles techniques et pratiques à accélérer

Intervenants : Fabrice Bonnifet, Groupe Bouygues – Sylvain Laurenceau, CSTB – Anne Girault, CEM-Cercle de l’Expertise à Mission

Modératrice : Morgane Colombert, EFFICACITY

Comment accélérer les nouvelles technologies et pratiques pour construire les bâtiments de demain ? C’est la question que se sont posés les intervenants de cette table ronde, animée par Morgane Colombert, cheffe de projet R&D à Efficacity, centre de recherche et développement dédié à la transition énergétique des territoires urbains. Sylvain Laurenceau, responsable économie circulaire CSTB, Anne Girault, consultante énergie et climat, cofondatrice du Cercle de l’Expertise à Mission et Fabrice Bonnifet, directeur du développement durable & qualité, sécurité, environnement, Groupe Bouygues, ont pu échanger sur cette problématique.

Le bâtiment, « au centre de la transition écologique »

Pour Sylvain Laurenceau, « le bâtiment (…) est au centre de la transition écologique ». Ce que confirme Anne Girault : « on n’arrivera pas à atteindre les objectifs du plan climat sans s’attaquer au bâtiment ». L’enjeu majeur du bâtiment de demain, selon les intervenants, c’est la neutralité carbone. Aujourd’hui, explique Sylvain Laurenceau, « un français dans son empreinte carbone globale émet à peu près 11 tonnes de carbone et la forêt en absorbe 10 % ». « Il y a encore énormément d’effort à faire si on veut atteindre la neutralité ». Il détaille ainsi quatre axes pour remplir cet objectif : « réduire nos émissions de carbone par des pratiques de sobriété, […] optimiser l’intensité d’utilisation de ce qu’on se sent obligé de produire et de consommer, […] réduire le contenu C02 du kilowattheure énergétique, […]et développer le stockage carbone comme « alternative pour compenser au moins une partie des émissions résiduelles ». Morgane Colombert acquiesce : « la sobriété en termes de matériaux, d’énergie et de carbone est un enjeu crucial ».

 

Les intervenants constatent que les politiques publiques affichent des ambitions fortes, qui se manifestent à travers les différentes réglementations, comme la loi anti gaspillage et sur l’économie circulaire ou encore la RE 2020. Fabrice Bonnifet déclare, à propos de la RE 2020, « c’est bien d’avoir relié l’énergie et le carbone, c’est bien aussi d’être sorti de l’aspect purement thermique. Toutes les énergies doivent être prises en compte ». Sylvain Laurenceau ajoute que la RE2020 permet d’introduire les impacts liés aux produits de construction : « ça vient ouvrir le périmètre réglementaire ». Pour lui, cela permet d’optimiser le réemploi : « ça fait le lien avec la question des passeports matériaux » ainsi que la « capitalisation de la donnée ».

 

Cependant, pour Fabrice Bonnifet, il ne faut pas se reposer sur ses acquis : « même quand on n’émettra plus de carbone, le climat continuera de se réchauffer ». « Il faudra surtout qu’on s’adapte, parce que le réchauffement climatique va se poursuivre pendant des années ». Sylvain Laurenceau soulève notamment l’enjeu de la climatisation : « aujourd’hui, le taux de climatisation des logements est d’environ 5 %. Avec le changement climatique, on pourrait monter à 50 % de climatiseurs en 2050 ». Autre problématique : la surface habitable par personne a augmenté de 44 % entre 1978 et 2006. Si la consommation carbone par m² diminue, mais que le nombre de m²/personne augmente, le gain carbone risque d’être limité. C’est pourquoi Sylvain Laurenceau propose de « résonner par occupant et non pas par m² » Anne Girault, elle, met en garde sur le fait qu’« il ne faut pas trop se laisser distraire par des sujets qui sont pas vraiment à impact ». Selon elle, « ce n’est pas en travaillant sur le neuf qu’on va arriver à rénover l’ensemble du parc, […] le pilotage des installations et toutes ces nouvelles technologies sont très utiles mais cela ne va pas dans le cœur de ce qu’on attend pour la rénovation du bâtiment ». Elle appelle les politiques publiques et les acteurs à « construire les étapes : […] on ne va pas rénover l’ensemble du parc dans les 2 prochaines années, mais on a 20/30 ans pour le faire ». Il faut « sélectionner les bâtiments sur lesquels on veut intervenir » en priorité.

Un modèle économique à trouver

Le transfert de bénéfices entre acteurs

Trouver un modèle économique rentable est indispensable pour pousser les acteurs du bâtiment à se lancer dans la construction durable. En effet, selon Fabrice Bonnifet, le plus gros frein à la transition vient du fait que la construction durable est considérée comme peu rentable. Il est donc important de « proposer des modèles d’affaires et des bâtiments à économie positive ». Pour Sylvain Laurenceau, « l’idée que tout ce qu’on va demander autour de la sobriété et de la neutralité carbone coûte plus cher, ce n’est pas vrai […]. Il y a un surcoût initial, mais il y a des gains économiques au moment de la rénovation pour éviter une démolition-reconstruction ». Il donne l’exemple de la RT 2012 : « on a vu très vite que le surcoût a été divisé par 2 ». Il souligne notamment les avantages économiques de la réversibilité : « aujourd’hui, on évalue le surcoût d’une opération réversible entre 0 à 200 euros au m². Et derrière on évalue les gains : quand on active cette réversibilité par rapport à une réhabilitation lourde ou une démolition-reconstruction, on considère qu’on peut gagner jusqu’à 1000 ou 2000 euros par m² ». Cependant, admet Sylvain Laurenceau, dans ce modèle économique, « se pose la question du transfert de la survaleur entre l’acteur qui va payer à l’origine et celui qui va en bénéficier ».

 

Développer l’économie circulaire

Fabrice Bonnifet propose de considérer le bâtiment comme une source d’énergie, de matériaux et d’espaces pour construire un modèle économique rentable. Il affirme que « les bâtiments vont devenir producteurs nets d’énergie » et qu’il sera donc possible de revendre l’énergie produite aux voisins. Il insiste également sur l’importance de la « mutualisation des espaces », qui pourraient être partagés pour réduire les coûts d’usage. Enfin, il pense le bâtiment en tant que « banque de matériaux », qui pourront être revendus après usage, dans un process circulaire. Sylvain Laurenceau est également en faveur de l’économie circulaire, qui encourage à « travailler plutôt sur de la rénovation que de la construction neuve », en allongeant le cycle de vie des bâtiments et des matériaux. Cependant, « ce modèle d’affaire de bâtiments banque de matériaux n’existe pas » déplore Fabrice Bonnifet. Sylvain confirme : « les pratiques du réemploi sont extrêmement marginales aujourd’hui », alors qu’il y a « une envie de certains acteurs de développer ces pratiques ».

 

Créer des mécanismes économiques propices

Pour Fabrice Bonnifet, il faut donc rassurer les acteurs du bâtiment et les pousser vers la construction durable, notamment grâce à des leviers financiers. Il considère par exemple qu’« on aurait besoin d’avoir une fiscalité très basse sur le réemploi », avec une TVA plus basse que sur les autres matériaux. Anne Girault partage son avis : la fiscalité est un signal positif pour encourager à se mettre à la construction verte. Elle dresse d’ailleurs un constat encourageant : « l’ensemble des acteurs de la finance sont en train de basculer leurs portefeuilles de produit et de financement de la finance dite marron vers la finance verte ». Pour elle, il faut soutenir cette transition à travers la « sécurisation des financements et des programmes » et la combinaison des « effets de leviers des financements publics avec les autres leviers du financement ». Il faut également prendre en compte le financement de « l’assistance à maîtrise d’ouvrage », « sinon on n’arrivera pas à avoir les bons projets derrière ».

 

Sensibiliser, accompagner & former

Former, diffuser et « faire confiance »

Selon Anne Girault, « la question maintenant c’est vraiment ‘agir’ ». Elle affirme que les solutions techniques sont là, mais le point de bascule n’est pas encore atteint. « Si on veut organiser cette trajectoire, il faut trois conditions : partager la réalité du diagnostic […], partager ce vers quoi on veut aller […], avoir la confiance de l’ensemble de acteurs dans le chemin à suivre ». Pour Fabrice Bonnifet, il est donc important d’informer et accompagner les « acteurs de la chaîne de valeur, qui ne connaissent pas les solutions ». Anne Girault précise : « la question reste celle des maîtrises d’ouvrage qui sont non-sachantes […], qui ont besoin d’être accompagnées ». Elle ajoute : « on a tous un travail à faire en termes de communication », afin de montrer et convaincre : « la rénovation énergétique ça marche, il y a de beaux projets ». Il faut également « faire un plan de formation, affirme Anne Girault, mieux connaître les techniques, les projets, et la façon d’accompagner progressivement la formation ». Fabrice Bonnifet confirme : « ces nouvelles techniques qui doivent arriver à des bâtiments passifs à terme, nos entreprises ne sont pas préparées à ça », alors qu’il y a « besoin d’énormément de rigueur dans la réalisation ». Pour Anne Girault, qui considère qu’« il faut faire confiance aux acteurs du territoire », ces formations permettront de créer des emplois locaux.

 

Intégrer l’usager

En plus des acteurs de la construction, il faut sensibiliser et accompagner les usagers des bâtiments. Pour Morgane Colombert, « intégrer l’usager, ça passe aussi par faire des outils qui intègrent de nouvelles méthodes ». Il faut « mettre en place des outils pour mesurer par usagers présents sur un nouvel aménagement : l’impact carbone, énergétique, la consommation de matériaux… ». Anne Girault admet que « c’est un travail très ingrat, très chronophage », mais qui « participe globalement d’une meilleure prise de conscience de l’ensemble des habitants ». Fabrice Bonnifet confirme qu’il est important de sensibiliser les usagers afin d’éviter certains effets rebond. Par exemple, si le bâtiment de demain tient ses promesses et que la facture énergétique est moins chère pour les habitants, ces derniers risquent d’augmenter le chauffage puisque le coût sera moindre. C’est pourquoi il est nécessaire d’avoir un « accompagnement dans l’usage, peut-être grâce à des outils domotiques […] :  coaching, incitation bonus/malus, outils numériques pour accompagner utilisateurs, etc. […] Il va falloir travailler dessus tout de suite parce que sinon les promesses de la RE2020 ne seront pas tenues ».