Construire autrement pour diminuer l’impact environnemental : l’apport des matériaux, des systèmes constructifs et de la préfabrication

Intervenants : Denis Hamman,  OTE Ingénierie – André de Chefdebien, Rector Lesage – Pascal Chazal, Patch Conseil et Magazine Hors-Site – Jean-Marc Verdet, Draber-Neff Assurances

Modérateur : Louis Piccon, Architecte et Enseignant INSA Strasbourg

 

Aujourd’hui, environ 1300 bâtiments sont construits par jour dans le monde. Comment répondre aux besoins démographiques tout en limitant l’impact environnemental du secteur ? Les intervenants de la table ronde « construire autrement » se sont penchés sur la question. Le sujet étant dense, ces derniers ont préféré se concentrer sur la préfabrication. La table ronde, animée par Louis Piccon, architecte à l’agence NUNC et enseignant à l’INSA Strasbourg, a accueilli : André De Chefdebien, directeur innovation et marketing stratégique à Rector Lesage ; Denis Hamman, membre du directoire, responsable agence de Colmar, au bureau d’étude OTE ; Pascal Chazal, dirigeant de Patch Conseil et du Magazine Hors-Site ; Jean-Marc Verdet, directeur des assurances de biens et responsabilité à Draber-Neff Assurances.

Les enjeux de la préfabrication et du Hors-site

La maitrise de la qualité : un avantage majeur

Selon Denis Hamman, ce qui compte pour évaluer un chantier c’est l’« analyse coût-qualité-délais ». Il affirme que la préfabrication présente des « conditions de réalisation supérieures que sur le site du chantier », ce qui permet une « qualité technique supplémentaire ». Au niveau des délais, la préfabrication permet de réduire fortement le temps de chantier. Pour André de Chefdebien, cela permet « d’exploiter donc rentabiliser le bâtiment plus rapidement ». Pascal Chazal confirme : la préfabrication permet une « qualité qu’on est bien incapable d’attendre sur chantier. Les délais sont divisés par 2, le nombre de transport divisé par 5 ». Il s’appuie sur l’exemple d’une usine d’assemblage à Amsterdam, qui a travaillé sur la construction de 200 chambres étudiantes, avec un rythme de pose de 10 modules par jour. L’assemblage a été bouclé en 20 jours.

Pascal Chazal de poursuivre, « on a besoin d’un changement structurel » de la construction. La France a une mauvaise « productivité » en matière de construction, à laquelle la préfabrication peut remédier. Pour Louis Piccon, il faut relier la préfabrication au BIM, si l’on veut qu’elle soit la plus efficiente possible : « ce qui est intéressant dans cet outil, c’est que la préfabrication amène forcément une obligation de conception la plus aboutie possible en étude », pour éviter « l’improvisation sur chantier ». André de Chefdebien, confirme : le BIM est « un formidable outil de prescription », qui permet de mieux lier la conception et la fabrication. « Il va falloir que le BIM tienne ses promesses et qu’il soit déployé ».

Un impact environnemental réduit

Les intervenants sont également tous convaincus que la préfabrication réduit l’impact environnemental de la construction. Elle permet notamment de limiter la consommation de matériaux en optimisant leur usage. Selon André de Chefdebien, il faut « aller vers des systèmes sobres en matière, utilisant les matériaux pour leurs meilleures propriétés ». Par exemple, « le béton c’est un matériau formidable, mais il n’est pas soutenable de l’utiliser comme un séparatif peu ou non structurel à l’avenir ». Pour Pascal Chazal, la préfabrication est l’occasion de se tourner vers d’autres matériaux de construction : « on va plutôt utiliser du bois renouvelable, de l’acier recyclable », « on va chercher à diminuer l’épaisseur » du béton ou se tourner vers du « béton environnemental ». Enfin, souligne Denis Hamman, « si la préfabrication est bien réfléchie, on va pouvoir séparer les matériaux » lors de la déconstruction d’un bâtiment et allonger leur cycle de vie en les réemployant ailleurs. André de Chefdebien confirme : « on doit intégrer l’économie circulaire » dans la construction.

La préfabrication permet aussi une transition vers des chantiers propres. Selon Denis Hamman, il y a « moins de pollution sur le site, moins de transformation énergétique et des ressources sur le site, moins de nuisances sur le chantier ». Pour André de Chefdebien, la préfabrication permet surtout de limiter les déchets : « pas de déchet sur chantier et peu de déchets en usine ». « Dans une usine on va livrer juste à temps, ce dont on a besoin », acquiesce Pascal Chazal. Il ajoute que le hors-site limite le trafic de camion en ville.

Hors-site, artisanat et architecture

Pour Denis Hamman, la préfabrication soulève deux craintes. La première, « c’est la perte de l’humain, la perte de l’artisanat […] : toute cette activité en artisanat, est-ce que ça pourra être fait en préfabrication et hors-site puis ramené sur chantier ? Peut-être pas ».

La deuxième crainte évoquée par Denis Hamman est que « le bâtiment qu’on construit doit s’adapter à un site, à un environnement réglementaire particulier, aux besoins fonctionnels, au budget du client ». Or, la rationalisation de la construction risque de nuire à cela. Cependant, selon André de Chefdebien, la rationalisation est inévitable, puisqu’elle « va permettre l’industrialisation ». « Mais ce n’est pas pour autant que les produits sont banalisés », précise Pascal Chazal, chaque bâtiment peut avoir son identité. Attention cependant à ce que les partis pris architecturaux ne nuisent pas à la conception, alerte André de Chefdebien : « dans de nombreux cas, ce sont des petits détails de conception qui ont de grandes conséquences sur les coûts et les délais, parce qu’ils vont empêcher une bonne rationalisation de la conception ».

Le BIM peut apporter une réponse aux deux craintes de Denis Hamman. Selon Pascal Chazal, les petits artisans peuvent très bien s’approprier le BIM comme c’est le cas dans les ateliers travaillant le bois. Pour Louis Piccon : « l’outil BIM est aussi un outil de dialogue avec les artisans engagés sur les enjeux environnementaux ». Enfin, Denis Hamman reconnaît que BIM permet d’adapter les ouvrages au terrain et d’aider à garder le dialogue et le contact avec le local.

Assurer l’innovation dans le bâtiment : un enjeu majeur

 

Il est nécessaire de concevoir des modèles constructifs assurables, afin d’encourager de développement de la préfabrication. Cependant, selon André de Chefdebien, « les délais sont actuellement très long pour mettre sur le marché un système innovant qui nécessite des évaluations de type avis technique », ce qui limite l’assurabilité. Or, l’avis technique est indispensable pour l’assureur. Comme l’indique Jean-Marc Verdet, dans un process industriel, si un produit est mal conçu « ça va être répercuté sur un ensemble plus important de constructions », et non pas juste sur un chantier. Il faut donc avoir cet avis technique et estime que cette particularité appelle aussi un énorme avantage : elle « la préfabrication facilite la normalisation », il y a une « maîtrise du process » et la fabrication est de meilleure qualité. L’évaluation de l’assurabilité des éléments est donc plus facile.

« La première question que l’assureur va se poser », détaille Jean-Marc Verdet, « c’est la nature des éléments préfabriqués » : est-ce que les éléments sont isolés, est-ce qu’ils fonctionnent en kit comme les bâtiments à ossature bois ? Cela permet de déterminer si le produit entre dans le cadre de l’obligation assurance responsabilité décennale fabricant. De plus, « il faut définir comment le produit préfabriqué est produit », afin de déterminer qui doit assurer l’élément (le fabricant, le poseur ?) et sous quel type de responsabilité. Pour Louis Piccon, cela pose finalement la question de qui prend la responsabilité d’innover.

Les évolutions réglementaires favorisent l’assurance de l’innovation, constate Pascal Chazal. Il mentionne notamment la loi ELAN et le permis de faire : « cette ouverture vers la préfabrication de la loi ELAN est une donnée importante qui doit permettre d’aller plus facilement vers le hors-site ». Il affirme qu’« on voit un changement s’opérer dans les bureaux de contrôles, de plus en plus s’intéressent à la question de la fabrication ».

Enfin, Jean-Marc Verdet revient sur une particularité française : la notion d’impropriété à la destination, c’est-à-dire « ne pas pouvoir utiliser l’ouvrage en tout ou partie pour la finalité d’utilisation initialement prévue », qui est couverte par les assurances. Pour limiter ce risque, « le point d’attention, c’est la formation indispensable des poseurs », ainsi que « le transports » et « la manutention » : « on est amené à préfabriquer des éléments de plus en plus importants », qu’il faut donc pouvoir transporter sans dégâts.