La maintenance préventive : plus durable, plus économique

« Mieux vaut prévenir plutôt que guérir », le proverbe est éculé. Il est pourtant source d’innovation dans le bâtiment, un secteur qui peine à adopter la maintenance préventive. Entretien avec Pauline Koch, CEO et fondatrice de Sitowie, une des entreprises en pointe sur le sujet. Architecte ayant travaillé plusieurs années en Asie, où le métier se rapproche plus de l’ingénierie que de la construction, elle expliquera cette approche dans le cadre du colloque Build & Connect les 25 et 26 novembre prochains.

 

Qu’est-ce que l’anticipation de la dégradation d’un bâtiment ? Comment se réalise-t-elle ?

Pauline Koch : Nous nous appuyons sur des techniques en provenance d’autres secteurs, notamment aéronautiques. En s’appuyant sur des bases mathématiques de génie civil, d’ingénierie des matériaux et de statistiques, nous pouvons créer un carnet de maintenance préventif et prédictif. Celui-ci permet d’éviter le recours systématique à la maintenance curative qui coûte habituellement très cher.

A titre d’exemple, nous avons été missionnés sur la façade du théâtre Sénart du Grand Paris Sud, un bâtiment d’une forme très complexe avec patio, faite de panneaux qui ne cessaient de tomber, causant des problèmes de sécurité et d’entretien. La maintenance curative, appliquée depuis 5 ans, ne leur permettait pas d’anticiper les prochaines chutes de panneaux. Grâce à une simulation d’intempéries causant des tourbillons sur certaines zones de la façade, nous avons couplé une analyse des panneaux avec une étude des efforts mécaniques et des matériaux pour identifier les attaches qui allaient rompre. Cette étude a enfin permis de mettre en place un plan préventif respectant les budgets impartis, et d’élaborer un système d’attache plus adapté. Celui-ci dessiné et testé par Sitowie prend en plus en compte la facilité de réalisation par les ouvriers intervenant sur le chantier.

 

En quoi ce mode de rénovation s’insère-t-il dans la transition écologique ?

Koch : L’important aujourd’hui pour réduire l’empreinte carbone des bâtiments est d’utiliser des matériaux à faible impact environnemental lors de la construction, mais surtout d’utiliser le moins possible de matériaux tout au long du cycle de vie. En menant des études sur le vieillissement d’un bâtiment en fonction de son environnement et de ses usages, nous sommes en mesure de prédire quels sont les éléments qui sont susceptibles de poser problèmes. Nous sommes aussi capables d’identifier quels sont les répercussions d’une pathologie sur d’autres parties du bâtiment. En partant d’un bâtiment en particulier, il est en outre possible de tirer des conclusions générales sur d’autres édifices utilisant les mêmes procédés constructifs. Il se forme ainsi un cercle vertueux tant sur le plan environnemental qu’économique.

Nous avons par exemple travaillé avec l’Immobilière 3F pour étudier et anticiper la dégradation de bâtiments. L’objectif était d’identifier quelles parties de ceux-ci nécessitaient des rénovations en priorité et comment il était possible de les éviter ou de les limiter dans l’avenir. L’intéressant sur ce projet a été de pouvoir recueillir des données permettant d’affiner nos résultats. La donnée est le nerf de la guerre pour pouvoir réduire les marges d’erreur. Aujourd’hui, il n’y a pas d’approche rationnelle et scientifique existante sur les modèles de dégradation de bâtiments. On n’a pas la connaissance pour savoir comment un bâtiment peut vieillir. Un même isolant, sur deux bâtiments différents, va vieillir de manières différentes. Deux balcons identiques, sur deux façades différentes d’une même maison, peuvent vieillir distinctement.

 

Pourriez-vous nous parler d’un projet concret ?

Koch : En partenariat avec Immobilière 3F, Sitowie a été missionnée pour réhabiliter deux ensembles de bâtiment à Port-Marly construits dans les années 60. En conjuguant les approches structurelles et esthétiques, Sitowie a proposé des scénarios de réhabilitations différenciés permettant de prioriser l’entretien de certaines parties du bâtiment.

A titre d’exemple, les balcons installés sur les façades des bâtiments ont été construits en béton armé avec ferraillage. Ceux-ci nécessitaient beaucoup d’entretien. Après avoir réalisé une étude sur le ruissellement de l’eau de pluie sur les façades, Sitowie a démontré la nécessité d’installation d’étanchéités sur certains de leurs balcons très exposés aux intempéries, afin de ralentir la corrosion des armatures. A l’inverse, sur des balcons moins exposés, la pose de ces étanchéités, qui n’est pas obligatoire dans un logement, n’apparaît pas aussi urgente ; l’intervention peut ainsi se limiter aux balcons identifiés comme à risque.

 

Êtes-vous la seule start-up à proposer ces services sur le marché ?

Koch : Nous sommes actuellement deux acteurs sur ce marché. Néanmoins nos approches sont très différentes. Nos concurrents proposent des solutions « smart data » qui sont tournées vers l’optimisation de la performance des actifs immobiliers et des infrastructures. Leurs actions de conseils sont à une échelle plus large et destinées aux gérants, exploiteurs et mainteneurs.

De notre côté, nous traitons bien sûr de la partie économique, mais en y ajoutant une approche technique. Nous utilisons la maquette numérique pour identifier les actions à prioriser et le lieu. La 3D permet donc d’offrir des services très précis permettant au mieux d’optimiser le budget et l’allocation des ressources.

Notre parti pris est également de rendre les clients autonomes en proposant une solution permettant de générer les outils de diagnostics. A partir des données que nous possédons nous pouvons anticiper le vieillissement des bâtiments.

 

En quoi consiste cette solution permettant de rendre autonome vos clients ?

Koch : Nous essayons de démocratiser le BIM, c’est quelque chose qui nous tient très à cœur, notamment parce que la 3D permet de mieux communiquer, et permet d’avoir une « carte vitale du bâtiment à jour », accessible à tous. Aussi, nous avons développé un générateur BIM très simple, qui rend le BIM facile d’accès, et gérable sans posséder beaucoup de compétences en la matière. A partir de ces informations, l’utilisateur peut comprendre les phénomènes de dégradation tirés des modèles statistiques conçus par notre équipe composée de docteurs en matériaux et en mathématiques appliquées.

 

Nous avons aussi à cœur de montrer qu’aujourd’hui on peut être plus qualitatif dans le bâtiment, plus durable, et que les deux se conjuguent parfaitement. Si nous faisons à la fois de la qualité et du durable, c’est plus rentable et meilleur pour la planète.