Santé et confort dans le bâtiment : concilier performance énergétique et bien-être des usagers

Les espaces de vie sont d’abord conçus ou construits pour ceux qui vont y habiter et répondre à leurs besoins fondamentaux. Leur bien-être et la sécurité des occupants, sources d’innovation majeure, doivent être au cœur de toute réflexion. La table ronde « Santé et confort dans le bâtiment » organisée le 29 novembre 2018 lors de la 3è édition du Build & Connect à Strasbourg, a été l’occasion de décrypter et d’apporter des solutions pour concilier performance énergétique et bien-être global de l’usager.

 

Le diagnostic est connu : « nous passons 90% de notre temps dans des bâtiments, rappelle Emmanuel FRANÇOIS, cofondateur et Président de la Smart Buildings Alliance for Smart Cities (SBA) qui anime cette table ronde. J’aime à dire que le bâtiment est notre 3e peau. La santé dans les bâtiments est devenue un objectif prioritaire. Le but aujourd’hui est d’apporter une vision autour du bien-être et du confort dans le bâtiment et de prôner une approche transversale sur ces sujets ».

 

« Gérer l’énergie n’est pas un acte social en lui-même qui nous touche en premier lieu. En revanche, s’intéresser à sa santé, son bien-être, impacte directement tout être humain. Les préoccupations énergétiques et environnementales ne doivent pas se traiter en contradiction avec les préoccupations de confort et de santé. Il ne faut pas inverser les priorités, en aucun cas les opposer.

Aujourd’hui avec le numérique et le big data, les choses changent. L’humain, (sur)informé en temps réel, revient au cœur des préoccupations. Intégré dans une approche globale de co-construction et de co-conception, il est à la fois acteur et consommateur. Nous sommes dans une approche ascendante (dite bottom-up) où l’usager, aux commandes, va influer et influencer. Aujourd’hui, ce changement fondamental est une réelle opportunité. Pour changer de paradigme, pour le bâtiment, mais aussi pour l’humain ».

 

Performance énergétique et bien-être dans le bâtiment sont-ils opposables ?

Ralph BADEN du Ministère du Développement Durable du Luxembourg est le premier intervenant à répondre à la question : Santé et confort, quel enjeu pour le bâtiment ?

Le confort : un élément incontournable pour plus d’efficience

« Nous opposons souvent énergie et santé alors que ce n’est pas une fatalité en soi, démontre l’expert en construction saine et en qualité de l’air intérieur. Nous pouvons parfaitement intégrer les deux à la même échelle. S’il est aisé de budgétiser l’énergie à court terme, la santé se calcule sur un laps beaucoup plus long.

Le lieu du travail est le milieu où le facteur économique est le plus facilement constaté. Des études mettent en évidence les problèmes de congés maladie à court terme, aussi appelé le Sick Building Syndrome[1] (syndrome du bâtiment malsain en français). Pour exemple, une étude américaine datant de 2011 révèle que la perte de productivité dans les bureaux coute 50 milliards de dollars par an[2].

Un autre chiffre astronomique : 108 milliards d’euros par an ! C’est, selon l’Institut Sapiens[3], le coût de l’absentéisme des salariés en France qui pointe le moral en berne et des défauts de management.

 

Comment les bâtiments durables participent à la santé et au bien-être des occupants ?

Selon Christophe KARCHE, Directeur du patrimoine à Colmar Habitat, le confort des occupants ne se résume pas à la qualité de l’air. « C’est aussi l’acoustique. En tant que bailleur, nous avons mené des travaux pour isoler thermiquement les bâtiments collectifs. Certes, le remplacement des fenêtres a traité les fuites parasites et l’isolation thermique par l’extérieur a permis d’améliorer le confort acoustique vis-à-vis de l’extérieur. En revanche, l’isolation phonique et les nuisances de voisinage se sont fortement dégradées. Nous avons traité un sujet, mais nous n’avons pas traité le confort de l’occupant ».

 

Cédric SIMONIN, Président de Trianon Résidences poursuit : « cette notion de bien-être de l’occupant est extrêmement difficile à mettre en œuvre et à mesurer. En effet, chaque individu possède ses propres perceptions du confort, à l’égard de la température ambiante d’une pièce par exemple. Il n’existe pas de confort thermique universel. En tant que bâtisseur chez Trianon, notre plus grand défi est de construire un logement qui se rapproche d’une ambiance de chaleur qui convient globalement à tous les occupants d’une même habitation ».

 

Étude Arp-Astrance

 

 

Bien-être des occupants : quid des ondes électromagnétiques dans les constructions ?

A ce stade, Emmanuel FRANÇOIS souhaite revenir sur la RT2020. « Dans le cadre de la prochaine réglementation, les bâtiments neufs devront stocker du carbone et maintenir la qualité d’air intérieur. La RT2020 entend promouvoir de plus en plus la construction bois. Or, et ce qui n’a pas été appréhendé, c’est que le bois est conducteur des ondes électromagnétiques.

L’électrosensibilité est un sujet de santé publique qui inquiète. La Suède a publié une statistique estimant à 10% la population touchée et a d’ailleurs modifié sa réglementation en considérant l’EHS comme un handicap national. En France, un cas a été reconnu (la reconnaissance de l’EHS n’est pas, à ce jour, officielle). Que peut-on faire pour réduire les ondes électromagnétiques dans les constructions ?

 

Cédric SIMONIN reprend la parole : « Chez Trianon Résidences, nous nous sommes interrogés sur l’impact des ondes électromagnétiques dans les logements, celles venant de l’extérieur, mais aussi celles générées par les occupants eux-mêmes. Nous nous sommes rapprochés du pôle Recherche de l’Université Nancy Bravois qui a effectué des tests sur un bâtiment non traité, aussi bien dans des logements habités que non habités. Les résultats indiquent que nous sommes plutôt bons par rapport à la réglementation. En Europe, chaque pays fixe ses propres normes nationales relatives à l’exposition aux champs électromagnétiques. Force est de constater que les normes suisses ou scandinaves sont bien plus sévères qu’en France. Nous avons encore du travail….

En outre, le détail des résultats nous permet d’obtenir de nombreuses informations supplémentaires, à commencer par le gaz argon utilisé en remplissage des doubles vitrages. Il s’avère que ce gaz est un très bon isolant avec un impact positif sur les ondes électromagnétiques qui viennent de l’extérieur ».

 

Combiner performance énergétique et confort… pour le bien-être de la planète

« On vit une époque passionnante, se réjouit Benoît GRIGAUT, Directeur d’Activité SmartBuilding et CyberSécurité chez ARP Astrance, qui s’inscrit dans les propos des précédents intervenants. Non, les enjeux de performance énergétique et de confort, santé et bien-être ne sont clairement pas opposables. Il faut évidemment les combiner pour agir sur les enjeux d’énergie, la planète nous le demande tous les jours. Une réponse collective, collégiale, prenant en compte les ressentis (l’humain) est plus que nécessaire. D’autres leviers de décision que les choix faits au démarrage des opérations sont aussi à prendre en compte ».

 

 

Comment le big data révolutionne le bien-être à l’échelle du bâtiment ?

Emmanuel FRANÇOIS poursuit les débats : « Le secteur de la construction vit de profonds changements. J’ai l’intime conviction que d’ici quelques années, grâce au big data, tout à chacun pourra recevoir l’information en temps réel sur son environnement et l’impact de cet environnement sur son état et sa santé. Techniquement, le bâtiment de demain est un smart building « automatisé », équipé de systèmes actifs intelligents, de capteurs et d’actionneurs. Les données agrégées, analysées et croisées permettant ainsi de créer des services pour favoriser le confort, la maîtrise de l’énergie et l’utilisation de l’espace. Peut-on selon vous tracer aujourd’hui la santé, le confort et le bien-être sous forme de cartographie, à l’échelle du bâtiment et du territoire ?

 

Comme le souligne Patrick LAHBIB, Responsable Innovation chez Hydro Building Systems, le bâtiment se met au big data. Chez Technal : les façades sont aujourd’hui actives et autonomes. En association avec d’autres équipements IOT (Internet of things), la fenêtre climatique est une menuiserie aluminium avec un composant a effet Peltier – un courant électrique capable de transporter la chaleur d’un point à un autre et de changer de sens de transport en renversant la polarité. Un mode purificateur s’actionne automatiquement s’il y a une dégradation de la qualité de l’air, tout cela signalé par des capteurs dédiés. »

 

Le bâtiment de demain orienté sur l’humain

Autres exemples d’innovations avec Benoît GRIGAUT venu présenter l’écosystème IMMOWELL-LAB, accélérateur de startups innovantes dédiées au bien-être par l’immobilier :

GreenMe > Est un objet connecté qui réalise en continu la mesure de plusieurs paramètres physiques (température, humidité, bruit moyen, pics de bruits, lumière, colorimétrie, scintillement et qualité de l’air), ainsi qu’une mesure subjective du bien-être. Des corrélations sont ainsi possibles entre ressenti individuel et paramètres de l’environnement.

Kandu > Aide les entreprises à créer des espaces de travail agréables, sains, efficaces, en rendant accessible une expertise en architecture d’intérieur et en sciences du bâtiment (acoustique, thermique, lumière, qualité de l’air…).

Supermood > Permet de monitorer la culture de l’entreprise. Les collaborateurs répondent à 3 questions par semaine, et Supermood génère un rapport personnalisé pour RH et managers, avec des conseils pour améliorer l’engagement des collaborateurs.

« Le bien-être des occupants est une source d’innovation majeure dans le bâtiment. L’usager aura de plus en plus son mot à dire ».

 

Sécurité des données des usagers : le bâtiment lui aussi concerné

Le big data rend le bâtiment toujours plus intelligent. « Mais, à l’heure où les logements produisent une multitude de données, certaines d’entre elles peuvent être qualifiées de données à caractère personnel au sens du RGPD, tient à souligner Cédric SIMONIN. La protection des données doit être prise au sérieux. Que fait-on de l’utilisation de ces datas ? Comment s’y prendre pour être en conformité ? Autre point de vigilance : Comment garantir la sécurité des données, la maison connectée étant aussi une cible de choix pour les hackers ? »

Sans compter que si le big data est une réserve inépuisable d’informations, il faut pouvoir trier les données valables de celles qui sont superflues et savoir correctement les analyser. Il est nécessaire d’identifier les applications permettant de capter et traiter les informations rapidement, voire en temps réel.

 

Des capteurs oui mais…

Ralph BADEN du Ministère du Développement Durable du Luxembourg, est assez partagé sur ces fameux capteurs, notamment ceux qui permettent de mesurer la qualité de l’air. « Les capteurs sont bien une indication, mais il faut voir la qualité de l’air dans sa globalité, ne pas la fragmenter tel qu’actuellement. Les capteurs se basent sur quelques polluants – principalement les COV (composés organiques volatils). Mais, force est de constater qu’ils ne savent pas différencier un irritant allergisant bénin d’une molécule cancérigène avérée. Si nous entendons aujourd’hui beaucoup parler de COV, les substances peu volatiles sont malheureusement peu prises en compte par les capteurs.

Et pour cause, entre 2009 et 2015, des mesures ont été effectuées sur 500 bâtiments au Luxembourg. Dans la moitié des locaux analysés, nous avons déceler la présence de teneurs des polluants figurant sur les listes de l’OMS en tant que cancérigènes, les listes de l’Union européenne pour les perturbateurs endocriniens et celles des neurotoxines environnementales américaines, sans pour autant que ces molécules aient été détectées par les capteurs ». Des chiffres qui font froid dans le dos.

 

Améliorer le bien-être des usagers

Outre une optimisation de la performance énergétique, le bâtiment intelligent (smart building) offre plus de confort, de bien-être et de sécurité aux usagers. Les champs d’application sont multiples et permettent d’améliorer considérablement le cadre de vie et le bien-être des utilisateurs. Le bâtiment de demain s’oriente sur l’humain.

 

Modérateur : Emmanuel FRANÇOIS – Smart Buildings Alliance

Intervenants :

Ralph BADEN – Ministère du Développement Durable et des Infrastructures- Department Environnement

Benoit GRIGAUT – ARP Astrance

Christophe KARCHER – Colmar Habitat

Patrick LAHBIB – SAPA

Cédric SIMONIN – TRIANON RESIDENCES

Philippe SIGWALT – PSA Architecture

[1] Syndrome du bâtiment malsain (SBM), ou Sick Building Syndrome est une combinaison de symptômes ou de maladies médicalement inexpliquées et associées à un lieu construit.

[2] Source non connue.

[3] Etude « Le coût caché de l’absentéisme au travail » : https://www.institutsapiens.fr/wp-content/uploads/2018/11/Absent%C3%A9isme-un-co%C3%BBt-cach%C3%A9-%C3%A0-100-milliards-novembre-2018.pdf