Repenser le bâtiment en réponse à l’évolution des usages

La 3e édition du Build & Connect à Strasbourg a rassemblé plus de 600 professionnels du territoire, du bâtiment et du numérique les 28 et 29 novembre 2018. Retour sur la table ronde « Repenser le bâtiment en réponse à l’évolution des usages » qui a permis à des acteurs de différents horizons – architectes, prestataires de services, maîtres d’ouvrage, acteurs de l’IT – de partager leurs visions et retours d’expériences.

 

Pourquoi repenser le bâtiment en réponse aux changements des usages ? Comment les usages vont modifier le bâtiment ? Quelles sont les solutions qui s’offrent à nous ? La table ronde « Repenser le bâtiment en réponse à l’évolution des usages » animée par Christian ROZIER, Président d’Urban Practices, a permis d’échanger et de confronter les points de vue pour faire progresser l’intelligence collective au service du bâtiment et de la ville de demain.

 

Le bâti évolutif et réversible qui s’adapte aux modes de vie

Concevoir un bâtiment capable d’accueillir indifféremment, au fil du temps, des logements, des bureaux ou des parkings. Des espaces habités où la sphère privée de chaque foyer est réduite (dormir, cuisiner, se laver, manger ensemble) au profit d’espaces communs, pluriels, partagés. Disposer de l’espace de vie dont on a besoin au moment où on en a besoin (une cuisine aménagée, une grande salle à manger pour recevoir des amis), réservable grâce à une application… En explorant ces nouveaux possibles, Éric CASSAR a imaginé « Habiter l’infini », un projet qui lui a valu le Grand Prix Le Monde – Smart Cities 2017. « Les nouvelles technologies facilitent les échanges de biens et de services entre habitants, explique l’architecte. Le succès de Blablacar montre que les gens n’ont pas peur de partager ».

 

Ouvrir les nouveaux possibles de la ville dense et durable

Éric CASSAR, fondateur du cabinet Arkhenspaces, a partagé sa vision éclairée de la ville intense et des nouvelles manières d’habiter. « Les modèles familiaux ont évolué ; les crises écologiques ou économiques ont changé la donne. Notre habitat coûte de plus en plus cher et pourtant, l’espace est vide la plupart du temps ».

Le temps est venu de requestionner les modes d’habiter. « Si les immeubles se différencient aujourd’hui par leur façade, demain, ils se distingueront par leur capacité à s’adapter indifféremment aux nouveaux usages, en s’adaptant au cycle de vie d’une famille par exemple ». Cette évolution est déjà amorcée : les bureaux cloisonnés ont laissé la place open-spaces, puis aux flex-offices[1]. « Nous nous dirigeons vers des bureaux déployés multi-usages et multi-utilisateurs. Le réseau digital permettra d’appréhender l’occupation des espaces, de suivre les déplacements et de gérer la fourniture d’énergie au bon moment, au bon endroit et en bonne quantité ». De passif, le bâtiment devient actif, plus efficace et économe. La transformation est en marche, les perspectives infinies.

 

Une autre facette des usages de la ville de demain défendue par Ludovic GICQUEL de VIE TO B : l’apparition des espaces intermédiaires entre le privé et le public. De plus en plus de promoteurs immobiliers et d’architectes souhaitent co-concevoir et dynamiser « des espaces partagés, à l’échelle d’un niveau ou d’une résidence, créer des nouveaux usages pour développer des liens et de la sérendipité entre habitants ».

 

Living Lab Montréal : l’innovation par l’usage

« L’usager est lui aussi au cœur du Living Lab », explique Louise GUAY, présidente du Living Lab de Montréal, centre de co-création et d’innovation ouverte qui regroupe citoyens, chercheurs, créateurs, entrepreneurs, mais aussi les acteurs publics. L’objectif de ce laboratoire vivant est de tester grandeur nature, des services, des outils et des usages nouveaux.

L’entrepreneure chevronnée qui mène des projets touchant la transformation du travail et la mobilité urbaine précise : « il devient stratégique que l’innovation ne soit pas seulement l’apanage des ingénieurs ou des experts des données, que tous les utilisateurs puissent s’impliquer. Dans un projet Living Lab, les citoyens sont partie prenante de la conception des produits et services de demain ». Pas de smart city sans smart citizen.

 

En direct du Canada, Louise GUAY raconte : au Québec, « accompagner (la ville de) Montréal signifie aider à décongestionner la ville. On s‘est vite rendu compte que plus de 50% des gens habitaient en banlieue et en région, et que cela n’avait pas de sens de les déplacer pour venir travailler. On ne pouvait plus uniquement rester dans une logique d’usage classique. Il s’agissait plutôt de rapprocher les lieux de travail près d’où les gens vivent, de quoi leur épargner du temps. C’est ainsi qu’est né le Réseau Interlieux, un réseau qui regroupe des centres de télétravail et de co-working indépendants, en ville, en banlieue et en région, prêts à mutualiser leurs places disponibles. La plateforme est rendue possible par la technologie blockchain[2] qui permet de connecter de manière interopérable les systèmes de réservation et d’accès, et de les rendre transparents et sécurisés. Les travailleurs autonomes peuvent ainsi réserver un espace partagé à l’aide d’une application mobile unique, peu importe où ils se trouvent au Québec » fait valoir Louise GUAY.

 

Groupe La Poste : accompagner les changements d’usages des citoyens

Pour l’anecdote, Antony GUILBERT-CHOLET fait remarquer que les termes « usages » et « usagers » ont aussi évolué au sein du Groupe La Poste. « Quand quelqu’un vient à La Poste, on dit que c’est un client alors que, jusque dans les années 1995-96, les clients de la Poste s’appelaient des usagers ». Les changements d’usages des citoyens, Antony GUILBERT-CHOLET le reconnaît : « La Poste est percutée à chaque fois de plein fouet ». Le déclin inexorable du courrier mis à rude épreuve par Internet, mais aussi l’explosion du commerce en ligne qui entraîne dans son sillage le marché du colis… « Des défis qui imposent une résilience et une adaptation aux usages, aussi bien au niveau de l’immobilier que de l’entreprise », justifie le Responsable Innovation à Poste Immo.

 

Autre vision concrète à laquelle le Groupe La Poste doit s’adapter : la mixité des usages, une valeur montante. A Paris, plus de 700.000 voyageurs transitent chaque jour par la gare du Nord, c’est cinq fois plus de visiteurs par an que le centre commercial Les Quatre Temps de La Défense !  La gare Saint-Lazare attire elle toujours plus de nouveaux clients dans ses boutiques, au point d’être devenue un centre commercial à part entière. « Nous devons nous adapter. Désormais dans les gares, à côté des automates bancaires et d’affranchissement du courrier, les consignes Pickup Station permettent aux voyageurs de récupérer un colis 7 jours/7 ».

 

A l’écoute des usages pour vieillir activement avec le numérique

Sécuriser le maintien à domicile, lutter contre l’isolement… autant de défis inhérents au vieillissement de la population annoncé auxquels doivent faire face les professionnels au service des seniors. Bien vieillir chez soi et le plus longtemps possible, c’est le souhait de la majorité des Français. « Le numérique constitue une ressource formidable pour repousser les limites de la dépendance. L’essentiel étant d’être dans la co-construction avec les usagers et à l’écoute de leurs besoins », explique Éric GEHL qui, avec sa start-up Hakisa s’est lancé sur le marché très spécifique du numérique pour les seniors (Silver Economy).

Il fait le point sur les bonnes pratiques du numérique et les conditions dans lesquelles celui-ci peut aider les personnes âgées. « La tablette aide énormément à rendre accessible l’informatique par son aspect simple, léger et tactile. La simplification de l’interface est primordiale dans la conception de produits adressés aux plus âgés. Les actions doivent être simplifiées, l’interface épurée pour vraiment aller à l’essentiel, estime Éric GEHL. C’est d’ailleurs en répondant aux exigences et difficultés des personnes âgées que les produits numériques feront l’objet d’une adaptation à la quasi-totalité de la population : « Design for old is design for all ».

 

Autre révolution du numérique, les objets connectés. Interrupteur connecté, sol connecté, pilulier connecté…ces nouveaux produits s’invitent également au domicile des personnes âgées et peuvent dans certains cas retarder les départs en maison médicalisée. Sans compter qu’ils permettent d’alerter les proches en cas de situation inhabituelle ou de rassurer l’entourage sur l’état de santé de leurs aînés. Cependant des questions déontologiques se posent : peut-on considérer l’usage de ces objets comme une atteinte à la vie privée ? Peuvent-ils remplacer l’humain dans toutes les situations ? Ne risque-t-on finalement pas de remplacer la dépendance à l’homme par une nouvelle dépendance à la machine ou au numérique ?

 

Table ronde Repenser le bâtiment en réponse à l’évolution des usages

28 novembre 2018

Modérateur : Christian ROZIER, Urban Practices

Intervenants :

Éric CASSAR – Arkhenspaces

Louise GUAY – Living lab Montreal

Éric GEHL – Hakisa

Antony GUILBERT-CHOLET – POST IMMO

Ludovic GICQUEL – VIE TO B

[1] Postes de travail en libre-service dans des espaces de bureaux partagés, flexibles et connectés.

[2] Une blockchain est une technologie de stockage et de transmission d’informations, transparente, sécurisée, et fonctionnant sans organe central de contrôle.